Une chemise en carton peut révéler son lot de secrets. Quand celle-ci contient des inédits de Pier Paolo Pasolini, intitulés Poèmes marxistes, ces secrets s’apparentent à de véritables trésors, comme ce long poème de 1965 qu’il consacre à C., autrement dit la « chatte ». L’épuisant, non pas tant dans ce qu’elle présente de trivial et d’obscène, mais dans ce qu’elle nous ouvre au monde, le poète et cinéaste italien nous conduit à une forme de sacralisation qui magnifie « l’y être » comme nouvelle forme de pensée. (E.A.)
Nul ne sait comment on aurait réagi à Munich, en 1933, devant le théâtre de l’abjection. C’est bien le parti pris de ce récit, raconté à la première personne, qui situe le narrateur face à son œuvre : le portrait d’une enfant instrumentalisé qu’il destine aux autorités nazies. Loin d’être un sympathisant, il épouse pourtant la veulerie de son temps. Le huis-clos que crée dans son premier roman Stéphane Velut, un neurochirurgien de 50 ans, met forcément mal à l’aise ; il engage le lecteur sur de fausses pistes, et le fait douter de sa propre perception des choses. (E.A.)
Il a fallu toute la maestria de Bruno Tackels pour s’attaquer à la biographie de Walter Benjamin. L’option d’interroger les textes du philosophe allemand semble pertinente, elle n’en demeure pas moins périlleuse. Et pourtant, il se dégage des fragments que constitue cet autoportrait d’un genre nouveau, une forme de vérité singulière qui fait admirablement écho à la portée d’une œuvre, dont nous mesurons chaque jour un peu plus la dimension hautement visionnaire. (E.A.)
Walter Benjamin, une vie dans les textes, de Bruno Tackels
Elle est l’icône pop par excellence, l’égérie d’Andy Warhol, sa vraie superstar, celle qui a inspiré Femme Fatale au Velvet Underground et quelques titres à Bob Dylan ; celle également dont Etienne Daho nous contait la ballade sous la forme d’un bel hommage, peu de temps après la première publication de cette biographie en français. Dans cette réédition précieuse, Jean Stein livre le portrait sans concession d’une femme qui se perd dans les méandres d’une époque, au cours de laquelle les choses vont trop vite, trop loin pour elle. (E.A.)
Revue d’invention et d’observation, Cyclocosmia n’est pas seulement une réussite graphique, c’est avant tout une revue littéraire d’excellente qualité. Rigoureuse, exigeante, touffue, résolument ouverte sur le monde, elle affiche ses ambitions, sans brandir de manifeste inutile, en consacrant une grande partie de sa première livraison à un monument de la littérature : Thomas Pynchon. Aux heureux lecteurs qui ne connaissent pas encore l’œuvre de cet auteur aussi mystérieux que fascinant, elle aiguisera l’appétit. Aux autres, elle ouvrira sans doute de nouveaux horizons. Pour ceux qui hésiteraient encore, la partie invention permet de découvrir des auteurs contemporains et, plus particulièrement, un texte magnifique du bolivien Oscar Soria Gamarra qui, à lui seul, justifie l’acquisition de la revue. (C.S.) Association minuscule
Somptueux comme un livre d’art (format 29x25 cm), palpitant comme un concert punk, The Clash nous fait revivre une aventure musicale et humaine exemplaire. Ici, nul regard extérieur, mais les témoignages directs de Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et Topper Headon pour suivre au jour le jour la brève « carrière » d’un groupe qui de 1976 à 1983 n’a cessé d’évoluer, s’ouvrant aux influences les plus diverses sans jamais renier un certain idéal “révolutionnaire rock”. On ne se lasse pas de feuilleter ces pages riches en photos et documents d’archives souvent inédits puisés directement à la source. Si le cœur de Joe Strummer nous a lâché en 2002, son esprit est bien présent tout au long de ces 400 pages. Le cadeau rêvé pour les fans de The Clash, l’un des plus grands groupes de tous les temps. (P.S.)
Une 25ème édition pour Musique Action à Vandœuvre-lès-Nancy, ça se fête ! Rien de tel qu’un bel ouvrage pour marquer l’événement... L’histoire très riche du festival aurait pu faire l’objet d’une nouvelle rétrospective en images, mais Henri jules Julien, spectateur depuis 2001, a opté pour une forme textuelle ouverte, sur la base d’un grand nombre d’entretiens réalisés en 2007 avec les artistes français programmés de manière plus ou moins régulière. Plutôt que de les proposer à la suite, l’auteur a fait le pari très judicieux d’extraire ces entretiens, de les remonter bout à bout et de les mêler, comme s’ils ne constituaient que le flot unique d’une parole multiple. Il restitue ainsi la diversité des points de vue et sentiments qui s’expriment autour de ce festival si singulier. La lecture n’en est que plus plaisante, aussi bien pour les amateurs que pour les néophytes qui découvrent l’identité esthétique forte qui se dégage des éditions qui se suivent. Les artistes rencontrés disent d’une même voix la liberté dont ils jouissent dans un environnement convivial et favorable à leur pleine créativité. Ils évoquent les chocs musicaux qu’ils ont subi en retour au C.C.A.M., les rencontres qu’ils ont pu faire, dont certaines ont été déterminantes pour la réalisation de nouveaux projets ou pour leur évolution artistique personnelle. Ils ont profitent pour glisser, au détour de l’échange, les théories musicales qui les animent ou les expérimentations qu’ils souhaitent mener dans les pages d’un recueil qui situe clairement la production musicale de notre temps, tout en anticipant sur des perspectives d’avenir passionnantes. (E.A.) Henri jules Julien, Défrichage Sonore. Musique Action, Entretiens autour du Festival, Le Mot et le Reste
« Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ». Jakob Elias Poritzky n'était pas un vieillard quand il est mort, en 1935. Mais ses livres ont failli disparaître à jamais. En effet, son oeuvre a été presque entièrement détruite par les autodafés nazis - « plus que détruite, anéantie, rayée de la carte », selon les termes de Nathalie Eberhardt, qui a traduit Mes Enfers en collaboration avec Dina Regnier Sikiric. C'est en lisant un livre d'Otto Rank, une exégèse qui mettait Poritzky côte à côte avec Maupassant, Poe ou Wilde, qu'elles se sont intéressées à cet écrivain oublié.
Né en 1876 en Pologne, il émigre en Allemagne, avec toute sa famille, alors qu'il n'est encore qu'un enfant. Les juifs sont alors considérés comme en marge de la société. Le père de Poritsky, comme beaucoup d'immigrés de l'Est, est un fervent traditionaliste, un « fanatique ». Dans Mes Enfers, Poritsky va donc poser la question de l'acculturation, du « fardeau » des enfants d'immigrés. Mais il va aussi écrire son dégoût des dogmes, qu'ils soient religieux ou scientifiques, ainsi que cette vaine quête d’une place pour lui et de réponses à ses questions.
L'histoire de Mes Enfers, c'est l'histoire de Poritzky. Celle d’un jeune juif allemand, d'origine polonaise, à la fin du XIX° siècle, qui se demande où est Dieu. Dans sa pauvre maison d'enfance, à Karlsruhe, il connaît ses premiers émois littéraires... Caché aux toilettes. Car son père refuse de le voir lire des livres allemands — « Non, tu ne dois pas lire. Jette tous ces livres répugnants. Fiche ces ordures au feu ! Prie donc ! C'est ce que tu as de plus intelligent à faire ». Et nous, lecteurs, nous frissonnons avec lui devant ce « tyran domestique », comme il l'appelle, parce qu'il insuffle à son fils, avec une violence inouïe, la peur de ce dieu qui n'est que « Vanité du bruit et Fumée ». Le jeune homme partira, hanté par un leitmotiv : « Pourquoi Dieu ne me répond-t-il pas ? » En effet, pourquoi ce dieu, qu'on lui a appris à craindre et à vénérer, ce dieu soit-disant tout puissant, pourquoi ne l'aide-t-il pas ? Et pourquoi cette hypocrisie de la part de la société ? À Berlin, en passant par Francfort et Paris, il tente de trouver des réponses à ses questions en étudiant comme un forcené. Toujours en vain ! Les sciences le déçoivent autant que la religion. Et il ne peut s'extraire d'une misère boueuse ; jamais il n’aura de place parmi les hommes. Il se voit toujours seul et ne trouve point de salut.
Ce livre extrêmement sombre, teinté d'une ironie amère, sans espoir, il n’offre pas d’issue. Et pourtant, il procure une émotion belle et bizarre. La plume de Poritsky est cynique, cruelle, acide... Il pose des questions existentielles, dures, dont personne n'a la réponse. Il décrit les bas-fonds, les loyers impayés, la faim, les prostituées, compagnes de mauvaise fortune, la rue et la crasse, à nous donner envie de vomir – on se sent un peu, parfois, dans l'Assommoir d'Emile Zola, mais avec le rire en plus, Poritzky ponctuant ses descriptions de petites piques mordantes et savoureuses. Mes Enfers est, paradoxalement, une oeuvre pleine d'humour et de poésie. C'est une des plus belles qualités de cette oeuvre finalement : elle est sombre et profonde, mais n’est pas dénuée de légèreté. (M.F.)
Mes Enfers, de Jakob Elias Poritzky, traduit de l'allemand par Dina Regnier Sikiric et Nathalie Eberhardt — La Dernière Goutte.
Ça paraît une évidence, le post-punk suit le punk, et pourtant à la lecture de la sublime somme historique, Rip It Up And Start Again de Simon Reynolds — ainsi baptisée d’après un hit d’Orange Juice —, la situation semble bien plus complexe. Naturellement, le punk a été déclencheur, dans sa volonté de revenir à l’esprit rock premier ; naturellement, acculé très tôt, il a souhaité briser le système économique mis en place par les grandes maisons de disque en favorisant les labels indépendants et les disques autoproduits, mais on se rend compte que bon nombre d’artistes avaient su revendiquer, précédant parfois le mouvement, d’autres orientations esthétiques ouvertement d’avant-garde, créant des centres artistiques dans des villes tout à fait invraisemblables. Ainsi, Pere Ubu à Cleveland, ainsi Devo à Akron, tous deux dans l’Ohio, ainsi les B-52’s à Athens, en Géorgie, ainsi The Residents à san Francisco, en Californie, ainsi Gang Of Four à Leeds ou Wire à Watford, en Angleterre, et ainsi de suite, pour ne citer que quelques uns des innombrables exemples proposés dans l’ouvrage… Loin de suivre l’exemple des Sex Pistols et autres Clash, ils affirmaient la même volonté de se confronter à des influences littéraires, plastiques et même musicales nouvelles, néo-dadaïstes, minimalistes, actionnistes ou situationnistes, crypto-terroristes et violemment contestataires, développées dans un contexte urbain et post-industriel brutalement déshumanisé, voire totalement désespéré. Depuis, et ce malgré les nombreuses tentatives tout à fait louables dans les domaines du hip hop ou des musiques électroniques, on n’a jamais plus rencontré un tel foisonnement d’idées et d’expériences. Simon Reynolds nous en restitue magistralement les origines intellectuelles, politiques et sociales. La lecture de ce livre nous révèle bien des histoires inédites ou des anecdotes insolites autour de certaines des figures charismatiques, au destin parfois tragiques, qui ont illuminé la période de 1978 à 1984, une période qui constitue d’après l’auteur — nous ne pouvons que partager son point de vue ! —, l’une des plus riches de toute l’histoire de la musique populaire, à peu près autant que celle qui s’étend de 1966 à 1969. Aujourd’hui, pour comprendre la production des Rakes, Interpol, Franz Ferdinand ou Maxïmo Park, rien de tel que de s’abreuver à la source new musik des Talking Heads, The Residents, XTC, Joy Division, The Fall, Magazine, Siouxsie and The Banshees, PIL, Bow Wow Wow, The Pop Group, Josef K, Orange Juice, The Slits, DNA, Lydia Lunch, James Chance avec ou sans ses Contorsions… (E.A.) De Simon Reynolds, Allia
David Byrne des Talking Heads en 1980, une figure post-punk majeure.
La somme considérable de Simon Reynolds, Rip It Up And Start Again, nous avait révélé la spécificité du post-punk, mouvement qui ne vient pas tant “après”, mais qui s’impose comme une vision esthétique pluridisciplinaire à la fin des années 70. New Wave, initié par Jean-François Bizot nous donnait des pistes sur les variations françaises du mouvement, mais sans s’attarder sur ce qui avait fait le propre de la production au cours de ces années d’une richesse inouïe. C’est un autre Jean-François, Sanz, qui a initié une belle exposition dans la galerie du jour agnès b. Le commissaire d’exposition s’inspire justement de la “une” d’Actuel, la revue de Bizot, pour regrouper les pièces de cette sélection — photos, disques, coupures de journaux et artefacts — et intituler le catalogue qui l’accompagne, Jeunes Gens Mödernes, Post-punk, Cold Wave et Culture Novö en France (1978-1983). Cette “une” s’intéressait à ces jeunes gens modernes, Marquis de Sade, Artefact et Jacno et affirmait avec beaucoup d’ironie qu’ils “aimaient leurs mamans.” Le trait avait été délibérément forcé, faisant passer le pauvre Frank Darcel pour le crypto-fasciste qu’il n’était pas. Quoiqu’il en soit, en février 1980, on sent qu’il s’est passé quelque chose, et il faut être aveugle et sourd pour nier l’existence d’initiatives heureuses et concordantes, qui sonnent comme la juste réponse à ce qu’il se passe en même temps en Angleterre. Les Stinky Toys ont fait la “une” du Melody Maker, et ils sont nombreux à leur emprunter le pas, dans une version du punk qui pour être décadente, n’en est pas moins ultra-référencée et arty. Elli et Jacno — la version clean-néo yéyé des Stinky Toys —, Marquis de Sade, Taxi Girl, et tous les autres, Tokow Boys, Mathématiques Modernes, Electric Callas, Casino Music, Etienne Daho, Sax Pustuls, Métal Urbain, Marie et Les Garçons, Kas Product, Rita Mitsouko ou Lizzy Mercier Descloux sont quelques uns parmi ces nombreux groupes à explorer l’angulosité avec plus ou moins de succès. En tout cas, ils n’ont rien à envier, à leurs lointains cousins outre-Atlantique, ni même outre-Manche. Ils ne sont d’ailleurs que le prolongement — et parfois même à l’initiative — de ces sons mi punk mi-disco, mi-funk mi-electro. Si l’exposition présente le danger de donner l’illusion d’un mouvement coordonné, théorisé en grande partie par Yves Adrien, le novövisionnaire, dans Rock’n’Folk et Alain Pacadis dans Libération, elle n’en rend pas moins compte de manière détaillée, ville par ville, d’une onde de choc qui ne tarde pas à nous plonger dans une esthétique nouvelle, celle des années 80, flamboyantes au moins dans ses premières années — l’explosion des radios libres, de la culture de rue et des expositions spontanées —, jusqu’en 1984, avant que le système de répression ne s’organise, ne réagisse et ne vomisse sa nouvelle chape de plomb médiatique. Nous étions les petits enfants du rock, nous nous savions les enfants du post-punk, l’existence de ce bel ouvrage nous le confirme avec brio. (E.A.)
Ouvrage collectif élaboré par Jean-François Sanz, galerie du jour agnès b. / naïve
Compilation 2CD (Mécanique Rythmique, Modern Guy, Suicide Romeo, Tokow Boys, Marquis de Sade, Taxi Girl, Mathématiques Modernes, Elli & Jacno, Kas Product...), naïve.