| Le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles accueille à partir du 27 mai, et jusqu'au 13 septembre, une retrospective Sophie Calle. Ecrivain, artiste narrative, photographe, cinéaste ou même parfois détective, Sophie Calle se met en scène dans ses productions artistiques, mêlant habilement sa vie personnelle et son projet créatif. Elle invente ses propres règles du jeu afin d' «améliorer la vie», lui donnant ainsi une structure, un sens et la transcendant pour en faire une oeuvre d'art. |
"Le 4 juin 1999, j’ai
reçu une lettre de Californie. Un inconnu me faisait part de sa récente
rupture amoureuse et me demandait de passer cette période de deuil
dans mon lit. J'ai préféré envoyer ma literie, par avion, à San
Francisco."Sophie Calle, "Voyage en Californie", 2003
A chacun sa Sophie, par Marie Despleschin
Sophie Calle travaille beaucoup. Elle travaille avec constance et sévérité, jusqu’à curer ses pièces de tout sentiment, de toute psychologie et à en chasser tous les ornements. C’est à ce prix qu’elles apparaissent comme vierges, pures, et parfaitement universelles au regard singulier de celui qui les approche. Le travail de Sophie Calle est un travail d’effacement, ce qu’on ne perçoit pas toujours quand on l’aborde pour la première fois. Sa figure attire, c’est une question de technique, mais il faut s’approcher de plus près. Alors elle s’évanouit, et mystérieusement c’est une autre qui apparaît. L’autre, moi, vous. Sophie s’efface et vous êtes là, en filigrane. Tout seul, entrepris par l’absence, la perte, le manque, la privation. Dans un désarroi commun, une souffrance inquiète d’exister malgré tout, et la rage enfantine de réduire le fossé entre la peine et vous. De vous refaire, comme elle se refait à chaque fois. Sophie est la figurine des jeux qu’elle propose, et dont la fonction réparatrice s’apparente aux jeux que pratiquent les enfants, et qui sont un art de la guerre. La guerre à la douleur.
Sophie Calle est le modèle de son œuvre, ou son avatar. Elle n’en est pas le centre. Ou alors, elle en est l’axe tourbillonnant. Elle imprime elle-même la force qui la disperse, et l’envoie se confondre dans ce qui la regarde. L’œuvre de Sophie Calle est centrifuge, ce qu’elle y met d’elle lui échappe et se dissémine. Elle produit du sens qui prospère là où il tombe, et qu’elle regarde fleurir avec satisfaction (et parfois perplexité).
Ce qui est terrible quand il faut parler d’elle, et terriblement intimidant, c’est que toutes les interprétations lui conviennent. Il suffit de lire les (beaux) textes qui lui sont consacrés. Son œuvre éveille une agilité de l’esprit, suscite une érudition, une émulation formidables. La liste des noms illustres qui sont conviés à l’éclairer est interminable. Barthes, Foucault, Blanchot, Bourdieu, Leiris, Beckett, Rousseau, Proust, Pérec, Warhol, Duchamp, Klein, Rauschenberg, jusqu’à Schéhérazade et Buffon, on en passe, on en finirait pas. À force, on cherche les noms qui manquent. Et Benveniste ? Winnicott ? Alors, quoi ? On cale ?
Le travail de Sophie est assez résistant, et assez excitant à la fois, pour que tous les systèmes puissent prétendre avoir leur mot à dire. Le plus amusant, c’est qu’elle ne demande rien. Elle ne fournit pas son propre commentaire, elle n’est pas pendue à son arbre généalogique, elle ne se réclame pas de prédécesseurs glorieux dont l’ombre augmenterait sa lumière. Elle doit penser que les commentaires ne la précèdent pas, ils la suivent. Et quand elle choisit des chantres, elle les prend chez ses contemporains, elle en fait des complices, Guibert, Auster, Rolin. Elle ne risque pas grand chose. Son œuvre est si soigneusement polie que rien ne l’entame. Ce qui ne la sert pas en relief la confortera en creux. Par un petit jeu de bascule, à la fin tout l’avantage. L’œuvre de Sophie, qui n’est pourtant pas si bavarde (elle compte les mots, elle resserre tout), est une source d’où partent des rivières de discours, d’avis, de digressions. Une vraie fontaine de Paradis. Tout ce qui est savant, et érudit, l’alimente merveilleusement. Tout ce qui est banal, et commun, aussi bien.
Au grand manège de l’interprétation, chez Sophie, nous sommes tous égaux. C’est sa révolution à elle. Un beau tour de passe-passe. Elle a soustrait le jugement aux clercs, aux spécialistes, aux professionnels de la profession, pour le refiler à Martine, à Corinne, à Nadia et à Jean-Marie. Aux « gens » qui achètent leur livre à la librairie et le ticket à l’exposition. À vous et à moi. L’onction officielle a suivi la faveur populaire. Pour quelqu’un qui, à ses débuts, se rêvait en « artiste militante », c’est bien joué. Sophie Calle, artiste démocrate, n’a pas failli. Elle étudie à la loupe le prix des livres qui paraissent au vernissage de ses expositions. Elle veut être vue, elle veut être lue, sans introduction ni certificat de compétence préalables. Ce qu’elle estime avoir mené à bien, elle n’entend pas le réserver à qui de droit. Tout le monde est de droit. Et figurez-vous, ça marche.
À chacun sa Sophie. J’aime beaucoup celle d’Olivier Rolin, la Sophie de Pérec, qui joue, qui ordonne et qui classe. La mienne ressemble à une figure de la Mélancolie. Elle porte une robe rouge, une fine couronne et deux petites ailes grises dans le dos. Elle aiguise au couteau une lance déjà très pointue et il faut se méfier du sourire qu’elle amorce. Un chien (empaillé ?) est couché à ses pieds. Tout cela figure dans un ravissant petit tableau de Cranach l’Ancien qu’on peut voir à Colmar. Elle est aussi, toujours belle mais plus austère, dans une gravure de Dürer, Melancolia I. À la réflexion, Sophie présente avec Dürer pas mal de traits communs, à commencer par le goût de l’amitié.
C’est que la Mélancolie n’est pas toujours chagrine. Elle est artiste, et géomètre. Elle porte sur elle les clés du pouvoir et la bourse de la richesse. Elle est habitée par le génie, proche des extases, et à l’occasion possédée de fureur. La Mélancolie prédispose aux coups d’éclats et aux chefs-d’œuvre. Tout ça lui convient. Me convient. Ma Sophie est néoplatonicienne, humaniste, Renaissance. Renaissance, un mot qui lui va bien.
Marie Despleschin, écrivain.

"Adolescente, j'étais plate. Pour imiter mes amies, j'avais acheté un soutien-gorge dont je ne tirais évidemment aucun avantage. Ma mère, qui exhibait fièrement un buste resplendissant, et ne manquait jamais l'occasion de faire un mot d'esprit, l'avait surnommé soutien-rien.
Je l'entends encore. Durant les années qui suivirent, tout doucement, ma poitrine prit du relief. Mais rien de bien excitant. Et subitement, en 1992 - la transformation s'opéra en six mois -, elle s'est mise à pousser. Seule, sans traitement ni intervention extérieure, miraculeusement. Je le jure. Triomphante mais pas vraiment surprise, j'ai attribué la performance à vingt ans de frustration, de convoitise, de rêveries, de soupirs. "
Sophie Calle, "Les seins" 2001
CALLE Sophie
Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
du 27/05 au 13/09/2009
Horaires d'ouverture
Mardi > Dimanche - de 10h00 à 18:00
Info & tickets
+32 (0)70/344 577
www.bozar.be – www.jap.be
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