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La grande exposition d’été à la Fondation Beyler, à Bâle, regroupe pas moins de 150 œuvres majeures représentatives de toutes les périodes de création de Giacometti, tout en intégrant des travaux des autres membres de sa famille. |
« L’infinie vanité de tout. Et le mystère existe sur tout, en tout. »
Alberto Giacometti, vers 1932.
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Les œuvres, les artistes, c’est comme les hommes, on les aime, on se
lasse, on se brouille, et après on se dit qu’on ne peut pas vivre sans
eux. J’ai le sentiment d’avoir vécu tout cela avec Alberto Giacometti.
J’ai aussi le sentiment de n’avoir jamais vécu sans lui, ses figures
hantant mon espace visuel aussi loin que je me souvienne. Elles étaient
là comme une évidence – voisines, cousines, étonnamment familières – et
pourtant, à le voir un jour peindre dans une émission de télévision,
j’ai ressenti comme une énorme trahison : là, où je pensais acte
incisif, je découvrais minutie ; là, où je croyais fébrilité de l’acte
créateur, j’admettais la mesure de l’instant pensé. Il en allait de
même pour ses gestes de sculpteur. Un ouvrage de Jacques Dupin, Alberto
Giacometti, publié chez Fourbis, Textes pour une approche, me
renseignait : « Le geste de Giacometti est d’une autre nature. Sa répétition, son ressassement, apportent un démenti à la brutalité déformante de chaque intervention particulière. » Il me renseignait, mais ne me réconciliait pas. La belle rétrospective de 1992 au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris soldait même la relation, elle marquait l’instant de rupture. En face des œuvres je ne voyais plus cet « instinct de cruauté, un besoin de destruction » qui conditionnaient, d’après Dupin et bien d’autres, son activité créatrice. Je me surpris à négliger les salles où il était exposé, favorisant les instants adultères en compagnie de Francis Bacon. |
Et puis, petit à petit, j’y suis retourné, à la Fondation Beyeler comme ailleurs. Tout récemment, je me suis surpris à regarder les œuvres isolément, les plus grandes comme les plus petites – surtout les petites – et m’attacher aux contours des sculptures, à leur volume, à la matière. Je voyais à nouveau ce que je ne souhaitais plus y voir depuis longtemps, une vibration, une émotion particulière. Comme pour un visage qu’on croit avoir oublié, mais dont l’image apparaît parfois en songe, j’ai ressenti un manque, quelque chose de physique qui me renvoyait à la familiarité initiale. J’avais à nouveau besoin de Giacometti. La grande exposition d’été à Beyeler, constituée de pièces diverses – toile, œuvres de la période surréaliste, notamment Homme et Femme de 1929, les neuf versions des Femmes à Venise, et la série des portraits qu’Alberto a réalisés de son frère Diego, dont la Grande Tête de 1954 – matérialise avec la même force de l’évidence la réconciliation totale à cette œuvre, qui perçue avec une plus grande maturité, contient tout à la fois l’urgence de l’instant et l’extrême maîtrise dont il fait faire preuve pour la faire sienne. En soi, une vraie leçon de vie.
Par Emmanuel Abela
Article publié dans Novo n°3
Giacometti, jusqu’au 11 octobre, à la Fondation Beyeler à Bâle
+41 (0)61 645 97 00 – www.beyeler.com

Grande tête de Diego, 1954
Bronze, 65 x 39,5 x 24,5 cm
Alberto Giacometti-Stiftung, Zurich
© FAAG/ 2009, ProLitteris, Zurich
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